Le Journal

La cassette que personne n'avait le droit d'écouter

5 août 2026 · 4 min de lecture

Pendant vingt-trois ans, une femme a gardé dans un tiroir une cassette qu'elle n'a jamais écoutée. Ce n'était pas de la peur. C'était une forme de politesse.

Elle s'appelle Marion et elle a un tiroir. Pas une boîte à souvenirs, pas un album, pas un de ces coffrets qu'on offre pour ranger les choses importantes. Un tiroir de commode, le deuxième en partant du haut, celui qui contient aussi des piles usagées et une paire de ciseaux à ongles.

Dedans, il y a une cassette audio. Une TDK de soixante minutes, avec une étiquette blanche où quelqu'un a écrit au stylo bille : pour Marion, quand elle voudra.

Son père est mort en 2003. Il avait enregistré cette cassette quatre mois avant, un après-midi où elle était au lycée. Sa mère le lui a donnée à l'enterrement, dans le parking, entre deux portières de voiture, parce qu'il n'y avait aucun bon endroit pour faire ça.

Marion a vingt-trois ans de plus aujourd'hui. Elle ne l'a jamais écoutée.

Ce n'est pas ce qu'on croit

Quand elle le raconte, les gens ont toujours la même réaction. Ils prennent un air doux et ils disent : c'est normal, c'est trop douloureux. Elle les laisse dire, parce que c'est plus simple, mais ce n'est pas ça.

Ce n'est pas la douleur. C'est qu'elle sait exactement ce qui se passera après. Elle l'écoutera une fois, puis deux, puis quinze. Elle finira par connaître les silences par cœur, l'endroit où il tousse, le moment où il cherche ses mots. Et un jour, dans six mois ou dans dix ans, elle mettra la cassette et il ne se passera plus rien. Elle entendra une voix familière qui ne la surprendra plus.

Ce jour-là, son père mourra une deuxième fois. Pas dans la vie, dans l'oreille.

Alors elle garde. Ce n'est pas de la peur, c'est de l'économie. Elle administre une ressource rare avec le sérieux d'une gestionnaire : tant que la cassette n'est pas écoutée, elle contient tout. Toutes les phrases possibles. Toutes les choses qu'il aurait pu dire et qu'elle n'a pas eu le temps d'entendre.

Le paradoxe du magnétophone

Il y a quelque chose de particulier avec les voix enregistrées, quelque chose que les photos n'ont pas.

Une photo montre un instant. On la regarde, on voit, c'est fini. La voix, elle, se déroule dans le temps. Elle occupe une durée. Quand quelqu'un vous parle sur une bande, il est en train de vous parler, maintenant, pendant quarante secondes, et pendant ces quarante secondes il est plus vivant que sur n'importe quelle photographie.

C'est pour ça que les gens gardent les messages sur répondeur. C'est pour ça que des milliers de personnes paient chaque année pour ne pas résilier une ligne téléphonique dont plus personne ne se sert, parce que le répondeur contient quatorze secondes d'une voix.

La chanson fait la même chose, en plus grand. Elle prend une voix, une histoire, un nom, et elle les met dans une forme qui dure. Une chanson, ça se rejoue. Ça se transmet. Ça survit au format sur lequel c'était gravé : les gens ont recopié leurs vinyles sur cassette, leurs cassettes sur CD, leurs CD sur disque dur, et à chaque fois ils ont fait le tri, et à chaque fois certaines choses sont passées et d'autres non.

Ce qui passe toutes les migrations, c'est ce qui parle de quelqu'un.

Ce qu'elle en a fait

Marion a fini par faire quelque chose, l'an dernier. Pas ce qu'on imagine.

Elle a acheté un lecteur de cassettes, un vrai, d'occasion. Elle l'a posé sur la table de la cuisine. Elle a mis la cassette dedans. Et elle a laissé le lecteur sur la table pendant onze jours, sans appuyer sur lecture.

Le douzième jour, elle a rangé le lecteur dans le placard et remis la cassette dans le tiroir. Elle dit que ces onze jours lui ont fait du bien. Que d'avoir la possibilité à portée de main, ce n'était pas la même chose que d'avoir la cassette au fond d'un meuble. Que pendant onze jours son père a été quelqu'un qu'elle pouvait écouter, et que ça a suffi.

Elle l'écoutera peut-être un jour. Elle dit que ce sera sans doute quand elle-même sera vieille, ou quand elle aura une raison précise, ou un jour sans raison du tout.

En attendant, il y a une chose dont elle est certaine, et c'est la seule morale qu'elle accepte de tirer de son histoire.

Son père a pris un après-midi de sa vie pour lui parler. Il ne savait pas si elle écouterait. Il l'a fait quand même.

C'est ça, au fond, la seule question qui vaille. Pas de savoir si l'autre écoutera, ni quand, ni combien de fois. Mais de savoir si, le jour où il voudra entendre votre voix, il y aura quelque chose à écouter.

Et si on écrivait la vôtre ?

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