Chanter ensemble, le raccourci le plus rapide vers les autres
Des chercheurs d'Oxford et de Goldsmiths ont mesuré ce que chanter en groupe change entre inconnus. Leur conclusion : le chant ne crée pas un lien plus fort, il le crée plus vite.
Une salle de classe, des chaises, des inconnus qui se saluent poliment. Puis quelqu'un donne la note, et quelque chose se passe. Des chercheurs britanniques ont voulu savoir si cette impression avait un fondement mesurable. Leur réponse, publiée en 2015, porte un nom qui parle de lui-même : l'effet brise-glace.
Sept mois, sept classes, une question simple
L'étude est signée par Eiluned Pearce, Jacques Launay et Robin Dunbar, du département de psychologie expérimentale de l'université d'Oxford, et publiée dans la revue Royal Society Open Science. Avec l'aide de la Workers' Educational Association, une association britannique d'éducation pour adultes, les chercheurs ont suivi sept cours qui démarraient de zéro, avec des participants qui ne se connaissaient pas.
Quatre de ces cours étaient des cours de chant. Deux étaient des ateliers d'artisanat, un autre un atelier d'écriture créative. Tous se réunissaient une fois par semaine, environ deux heures, avec une pause au milieu, pendant sept mois.
Au premier, au troisième et au septième mois, les participants indiquaient, avant et après la séance, à quel point ils se sentaient proches du groupe, ainsi que leur humeur. Les chercheurs ajoutaient une mesure indirecte de la libération d'endorphines, ces molécules que l'organisme produit notamment lors d'efforts partagés et qui sont associées au sentiment de bien-être.
Le chant gagne la course, pas le marathon
Le résultat tient en deux temps. Dès le premier mois, les classes de chant ont vu leur sentiment de proximité grimper beaucoup plus nettement, au cours d'une seule séance, que les classes d'artisanat ou d'écriture. Chanter ensemble accélérait le lien.
Mais au troisième mois, puis au septième, les écarts s'étaient effacés : chanteurs et non-chanteurs se sentaient aussi proches les uns que les autres. Les ateliers d'artisanat et d'écriture avaient construit leurs liens plus lentement, à travers les conversations pendant les cours et les pauses, en tête à tête.
Dans la communication de l'université d'Oxford, Eiluned Pearce résume l'enjeu : le chant peut, selon elle, kick start the bonding process, autrement dit donner le coup d'envoi du lien. Elle y voit aussi la première preuve nette que chanter rapproche tout un groupe en même temps, et non une personne après l'autre.
Le chant ne fabrique pas une amitié plus profonde que la conversation. Il raccourcit le chemin. Là où il faut d'ordinaire des semaines de petites discussions pour se sentir appartenir à un groupe, quelques chansons partagées suffisent à créer ce premier sentiment de « nous ».
Et à 232 voix ?
Restait une question : l'effet tient-il quand le groupe devient très grand ? Une seconde étude, menée par Daniel Weinstein et Lauren Stewart, de Goldsmiths, université de Londres, avec Jacques Launay, Eiluned Pearce et Robin Dunbar, s'est penchée sur une chorale amateur britannique, Popchoir. Elle a été publiée dans Evolution and Human Behavior en 2016.
Les chercheurs ont comparé les répétitions habituelles de sous-chorales locales, de 20 à 80 personnes, avec un rassemblement annuel réunissant 232 chanteurs, dont beaucoup ne s'étaient jamais vus. Avant et après 90 minutes de chant, les participants évaluaient leur sentiment de connexion aux autres ; certains passaient aussi un test de seuil de douleur, réalisé avec un brassard de tensiomètre, là encore comme indicateur indirect des endorphines.
Résultat : le sentiment d'inclusion, de connexion et l'humeur positive augmentaient au fil de la répétition. La tolérance à la douleur progressait de façon comparable dans les petits et dans le grand groupe. Et surtout, la hausse du sentiment de proximité était plus forte dans la grande chorale, qui partait pourtant de plus bas. Daniel Weinstein le formule ainsi dans le communiqué de Goldsmiths : après une seule séance, un grand groupe d'inconnus peut créer du lien.
Ce que ces travaux disent, et ce qu'ils ne disent pas
Ces études ont leurs limites. Les mesures de proximité reposent sur des questionnaires, et le seuil de douleur n'est qu'un indicateur indirect des endorphines, pas un dosage. Rien ne permet d'en tirer une recommandation de santé, et ce n'est pas leur propos.
Leur intérêt est ailleurs. Les chercheurs inscrivent ces résultats dans une hypothèse plus large : la musique aurait aidé les humains à former des communautés plus vastes que celles des autres primates, en soudant rapidement des personnes qui ne se connaissent pas. La Campaign to End Loneliness, qui a relayé l'étude d'Oxford, en retient une leçon pratique : chanter peut rapprocher vite un groupe, mais la relation personnelle, elle, demande ensuite du temps et de la conversation.
La part de la chanson
Ces travaux ont quelque chose de familier : les anniversaires où une table d'invités qui ne se connaissaient pas devient, le temps de quelques mesures, une seule voix. La science ne dit pas pourquoi telle chanson nous rassemble plutôt qu'une autre. Elle confirme que chanter ensemble reste l'un des raccourcis les plus anciens vers les autres.
Une chanson n'a pas besoin d'être parfaite pour produire cet effet. Elle a besoin d'être partagée.
Sources
- Singing's secret power: The Ice-breaker Effect, University of Oxford
- The ice-breaker effect: singing mediates fast social bonding, Royal Society Open Science (DOAJ)
- Feeling lonely? Singing in big groups fast-tracks bonding and improves pain tolerance, Goldsmiths, University of London
- Singing and social bonding: changes in connectivity and pain threshold as a function of group size, Goldsmiths Research Online
- The ice-breaker effect: how singing can help to bond groups, Campaign to End Loneliness
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