Comme d'habitude, la chanson française devenue My Way
Refusée par plusieurs chanteurs, adaptée pour un dollar, enregistrée par Sinatra en une prise : le long voyage d'une mélodie de Jacques Revaux et Claude François.
Elle est née en français, au bord d'une piscine, dans la tête d'un compositeur dont plusieurs chanteurs avaient refusé la mélodie. Elle est devenue l'un des standards les plus repris de la planète, sous un autre titre et avec un tout autre sens. L'histoire de Comme d'habitude, devenue My Way, est celle d'une chanson qui a changé de vie en changeant de langue.
Une mélodie que personne ne voulait
Tout commence avec Jacques Revaux, compositeur que le grand public connaît aussi pour Les Lacs du Connemara. Il a d'abord écrit une ballade intitulée For Me, avec un texte en anglais sur un couple qui cesse de s'aimer. Selon les récits rassemblés par l'encyclopédie Wikipédia, Petula Clark, Dalida et Claude François l'ont déclinée. D'après le quotidien belge La Libre, la chanson avait aussi été refusée par Mireille Mathieu, Michel Sardou et Hugues Aufray.
Claude François finit pourtant par s'en emparer. La Libre rapporte la scène : au Moulin de Dannemois, sa propriété, au bord de la piscine, alors que le chanteur sort de sa rupture avec France Gall. Il modifie quelques accords, retravaille le texte avec le parolier Gilles Thibaut, auteur notamment de Ma gueule. La chanson devient Comme d'habitude.
Une chanson sur la routine d'un couple
Le sujet n'a rien de triomphal. Le texte décrit un couple enlisé dans le quotidien, des gestes répétés sans plus d'élan, un amour qui s'use. Claude François l'interprète pour la première fois en 1967, et le titre sort en novembre de la même année. Il ouvre l'album du même nom, le premier publié par Flèche, sa propre maison de disques, précise La Libre.
Le détour par un jeune Londonien
Avant de traverser l'Atlantique, la mélodie fait une escale à Londres. L'écrivain et journaliste britannique Ray Connolly raconte qu'un éditeur londonien demande à un jeune auteur encore inconnu, David Jones, d'en écrire une adaptation anglaise. Ce jeune homme deviendra David Bowie. Sa version, qui parle de clowns tristes, est refusée. Bowie se consacre alors à sa propre chanson, Space Oddity. Selon La Libre, il réutilisera plus tard la grille harmonique de Comme d'habitude pour composer l'une de ses propres chansons les plus célèbres.
Paul Anka, un dollar et une nuit blanche
Le tournant vient de Paul Anka. Les versions divergent sur le lieu exact où il entend la chanson pour la première fois : en vacances dans le sud de la France selon Wikipédia et Ray Connolly, dans un taxi parisien selon La Libre. Toutes s'accordent en revanche sur la suite. Anka se rend à Paris et obtient les droits d'adaptation pour une somme symbolique, un dollar, tandis que les auteurs d'origine conservent leur part de droits.
De retour à New York, il réécrit entièrement le texte. Il pense à Frank Sinatra, qui évoque alors l'idée de prendre sa retraite, et écrit à la première personne, comme si Sinatra faisait le bilan de sa vie. Ray Connolly indique que l'écriture lui prend environ quatre heures. Vers cinq heures du matin, il appelle Sinatra, qui se produit au Caesars Palace de Las Vegas. Anka a alors 27 ans et se juge trop jeune pour chanter lui-même un tel texte.
Le bilan d'une vie, en une seule prise
Le 30 décembre 1968, Frank Sinatra enregistre My Way, en une seule prise selon Wikipédia. Le disque sort au début de l'année 1969. Aux États-Unis, le succès est réel sans être écrasant : 27e place du classement Billboard Hot 100. Au Royaume-Uni, en revanche, la chanson atteint la 5e place et reste 75 semaines dans le top 40, d'avril 1969 à septembre 1971, un record pour ce classement.
Le sens a complètement changé. Là où Comme d'habitude parlait d'un amour qui s'éteint dans la routine, My Way devient l'affirmation d'un homme qui regarde son parcours sans regret. Ironie de l'histoire, Sinatra lui-même n'aurait jamais vraiment aimé cette chanson. Sa fille Tina a raconté qu'il la trouvait complaisante et qu'elle lui collait à la peau.
Une seconde vie sans fin
La suite est une avalanche de reprises. Elvis Presley la chante en concert ; sa version, sortie quelques semaines après sa mort en 1977, entre dans les classements américains et britanniques. Sid Vicious, des Sex Pistols, en livre une version punk. Nina Simone la reprend aussi, tout comme, en France, Mireille Mathieu et Michel Sardou. La Libre cite le chiffre de 1 327 reprises par 570 artistes, dans plus de dix langues, ce qui en ferait l'une des chansons les plus reprises de tous les temps.
Au Royaume-Uni, plusieurs enquêtes menées depuis 2005 l'ont régulièrement classée parmi les chansons les plus diffusées lors des obsèques.
Ce que raconte ce voyage
Une même mélodie a porté deux histoires opposées : la lassitude d'un couple, puis la fierté d'une existence assumée. Entre les deux, il a fallu des refus, une rupture, un jeune auteur éconduit et une nuit d'écriture. Une chanson n'appartient jamais tout à fait à celui qui l'écrit. Elle finit par appartenir à ceux qui y reconnaissent leur propre vie, que ce soit dans un salon, sur une scène de Las Vegas ou au moment de dire au revoir.
Sources
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