Noël 1914, la nuit où des chants ont fait taire les fusils
Le soir du 24 décembre 1914, sur le front de l'Ouest, des soldats ennemis se sont répondu en chantant. Récit documenté d'une trêve que personne n'avait ordonnée.
Décembre 1914. La guerre devait être courte, elle s'enlise déjà dans la boue des Flandres et du nord de la France. Les tranchées se remplissent d'eau, le froid s'installe, et les hommes des deux camps se tiennent à quelques dizaines de mètres les uns des autres. C'est dans ce décor que des chants vont accomplir ce qu'aucune diplomatie n'avait obtenu : quelques heures de paix.
Un appel resté sans réponse
Le 17 décembre 1914, le pape Benoît XV appelle à une trêve pour Noël. Selon le récit publié par l'encyclopédie World History, le gouvernement allemand accepte la proposition, mais pas les autres pays en guerre. Officiellement, rien ne doit donc changer sur le front.
Les jours précédents ont pourtant préparé le terrain. Des historiens interrogés par la radio publique américaine NPR, dont Alan Wakefield, historien de l'Imperial War Museum, rappellent que des trêves minuscules existaient déjà : des soldats réparaient leurs tranchées à la vue de l'ennemi sans que personne ne tire. Pour beaucoup, c'était la première fois qu'ils voyaient vraiment ceux d'en face.
Le 23 décembre, le temps change. La neige tombe, le gel durcit la boue. Le soir du 24, le front devient étrangement silencieux.
Des voix au-dessus du no man's land
Ce sont les chants qui ouvrent la brèche. Dans plusieurs secteurs, les soldats allemands allument des bougies et des lanternes sur les parapets et se mettent à chanter. Les Britanniques répondent. Les récits rassemblés par World History citent des chants des deux camps : The First Noel côté britannique, O Tannenbaum côté allemand, et Adeste Fideles, que les Allemands reprennent en latin avec leurs adversaires. Dans un autre secteur, chacun chante Stille Nacht dans sa propre langue. Des témoignages belges et français évoquent aussi Minuit, Chrétiens.
Le fusilier britannique Ernest Morley a laissé une lettre savoureuse. Ses hommes, raconte-t-il, ont offert trois chansons aux Allemands avant de leur envoyer, aussitôt après, cinq salves de tir rapide. Plus loin, une voix allemande lance par-dessus les barbelés : « a merry Christmas, English, we are not shooting tonight ». Les Britanniques répondent aux lanternes avec des bougies plantées sur leurs baïonnettes. Un autre soldat, Colin Wilson, se souvenait que les Allemands leur avaient demandé de chanter Holy Night. Ils ont essayé, avouait-il, sans grand talent.
Une chanson née d'un orgue en panne
La chanson la plus associée à cette nuit a elle-même une histoire modeste. Stille Nacht a été chantée pour la première fois le 24 décembre 1818 à Oberndorf, près de Salzbourg, en Autriche. Le texte vient de Joseph Mohr, prêtre du village, qui voulait réconforter des paroissiens éprouvés par les guerres napoléoniennes. La musique est de son ami Franz Xaver Gruber, instituteur et organiste. Selon Vatican News, l'orgue de l'église Saint-Nicolas étant hors d'usage, la première interprétation s'est faite à la guitare.
Moins d'un siècle plus tard, cette chanson de village se retrouve chantée entre deux lignes de tranchées, en allemand d'un côté, en anglais de l'autre.
Le jour de Noël
Au matin du 25, des hommes sortent des tranchées, souvent contre les ordres. Ils se serrent la main au milieu du no man's land, échangent des cigares, du chocolat, des boutons d'uniforme, des photographies. Le lieutenant britannique M. S. Richardson raconte avoir rencontré sept officiers allemands entre les lignes, et avoir offert un plum-pudding. À Frelinghien, de la bière allemande s'échange contre des puddings anglais.
Le moment a aussi sa gravité. Beaucoup profitent du calme pour enterrer leurs morts, parfois côte à côte. Le sous-lieutenant Wilber Spencer a écrit combien il était étrange de serrer la main d'hommes qui avaient tué ses amis une semaine plus tôt.
Quant aux fameux matchs de football, la prudence s'impose. Les Archives nationales britanniques n'en ont trouvé aucune trace dans les journaux de marche des unités, et World History estime qu'ils furent moins nombreux que la légende ne le dit.
Une trêve sans lendemain
La trêve n'a rien d'uniforme : il s'agit de milliers d'arrangements locaux, et les combats continuent dans certains secteurs. NPR évoque environ 30 000 soldats britanniques concernés. L'état-major, lui, ne goûte pas du tout l'épisode. Le 29 décembre, le haut commandement allemand interdit la fraternisation, et à Noël 1915, toutes les armées ont pris des mesures strictes pour qu'aucune scène semblable ne se reproduise. La guerre durera encore près de quatre ans.
Ce qui reste d'une nuit
Plus d'un siècle après, la trêve de Noël continue d'inspirer des chansons, des films comme Joyeux Noël en 2005, un opéra, des publicités. Beaucoup de ces œuvres retiennent la même image : au cœur du pire, ce sont des voix qui ont rappelé à des hommes qu'ils partageaient la même fête, les mêmes mélodies, la même envie de rentrer.
Une chanson ne change pas le cours d'une guerre. Mais une nuit de décembre 1914, quelques couplets venus d'un village autrichien ont suffi à faire baisser les fusils, le temps de se regarder en face.
Sources
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