Pourquoi certaines chansons vous donnent des frissons : ce que dit la science
La chair de poule sur un refrain n'a rien d'un hasard. Trois études publiées entre 2011 et 2019 montrent comment le cerveau anticipe, puis savoure, le moment fort d'une musique aimée.
Une voix qui se brise au bon moment, un refrain qui revient après un silence, et soudain, un frisson parcourt la nuque, les bras se couvrent de chair de poule. Les chercheurs ont un mot pour cela, le frisson musical, parfois appelé chills dans la littérature anglophone. Ce petit séisme intime est devenu un objet d'étude à part entière, et ce que les laboratoires ont découvert dit beaucoup de la place de la musique dans nos vies.
Une récompense sans objet
Le circuit cérébral de la récompense, où la dopamine joue un rôle central, répond à ce qui sert la survie : manger, boire, se rapprocher des autres. Une chanson, elle, ne nourrit personne. Pourquoi ce circuit s'en mêlerait-il ?
C'est la question que s'est posée l'équipe de Robert Zatorre à l'Institut neurologique de Montréal, rattaché à l'Université McGill. En janvier 2011, la revue Nature Neuroscience publie le travail de Valorie Salimpoor et de ses collègues. Les participants apportent eux-mêmes les morceaux instrumentaux qui leur donnent des frissons. Pendant l'écoute, les chercheurs mesurent la conductance de la peau, le rythme cardiaque et la respiration, et observent le cerveau par tomographie par émission de positons et IRM fonctionnelle.
Selon l'article publié, 217 personnes ont répondu à l'annonce, et seule une dizaine a été retenue après plusieurs étapes de sélection, pour ne garder que des profils qui frissonnent de manière fiable.
Deux temps : l'attente, puis le sommet
Le cerveau libère davantage de dopamine pendant l'écoute d'une musique aimée que pendant celle d'un morceau jugé neutre. Plus encore, cette libération se fait en deux temps, dans deux régions distinctes.
Pendant les quinze secondes qui précèdent le frisson, c'est le noyau caudé qui s'active. Le cerveau anticipe, il sait que le passage aimé approche. Puis, au moment du frisson lui-même, l'activité culmine dans une autre structure, le noyau accumbens, associée au plaisir ressenti.
Selon Robert Zatorre, il s'agissait, à leur connaissance, de la première démonstration qu'une récompense abstraite comme la musique pouvait entraîner une libération de dopamine. Valorie Salimpoor soulignait de son côté une particularité précieuse pour la science : avec la musique, toutes les phases de la récompense peuvent être mesurées en temps réel.
Une partie du plaisir d'une chanson connue tient donc à la certitude que le moment fort va arriver : le cerveau savoure aussi ce qui n'a pas encore eu lieu.
La preuve par la chimie
Restait à prouver que la dopamine cause bien ce plaisir. En 2019, dans la revue PNAS, Laura Ferreri, Ernest Mas-Herrero, Robert Zatorre, Antoni Rodríguez-Fornells et leurs coauteurs décrivent une expérience menée auprès de 27 adultes en bonne santé, en double aveugle.
Chaque participant est venu à trois reprises. Selon la séance, il recevait une substance qui augmente la disponibilité de la dopamine, une substance qui en bloque l'action, ou un placebo. Résultat : le plaisir ressenti à l'écoute de la musique augmentait dans le premier cas et diminuait dans le second. La motivation suivait : les participants étaient prêts à dépenser davantage pour réentendre la musique lorsque leur dopamine était stimulée.
Laura Ferreri, chercheuse en psychologie cognitive à l'Université de Lyon, y voyait la première démonstration d'un rôle causal de la dopamine dans le plaisir musical. Citée par le site PsyPost, elle précisait toutefois que l'étude ne permet pas de conclure qu'un médicament augmenterait le plaisir musical.
Tout le monde ne frissonne pas
Reste une question : pourquoi certaines personnes frissonnent-elles et d'autres jamais ? En 2016, une équipe associant Harvard et l'Université Wesleyan a comparé, dans la revue Social Cognitive and Affective Neuroscience, vingt personnes. Dix déclaraient ressentir régulièrement des frissons en musique, dix n'en avaient jamais éprouvé.
L'imagerie des fibres nerveuses a révélé chez les premiers davantage de connexions entre le cortex auditif, qui traite les sons, et l'insula antérieure, impliquée dans le ressenti des émotions. Comme le rapporte le Smithsonian Magazine, la proportion de personnes concernées par ces frissons serait comprise, selon les estimations, entre la moitié et les deux tiers de la population.
Vingt personnes forment un échantillon modeste, et ces travaux ne disent pas si ces connexions sont innées ou façonnées par une vie d'écoute. Ils suggèrent toutefois que le frisson repose sur une manière particulière dont le son et l'émotion dialoguent.
Ce que cela dit de nos chansons
Dans ces études, ce sont les participants qui choisissent la musique. Aucun morceau ne donne universellement des frissons : ce qui déclenche la réaction, c'est la rencontre entre une musique et une histoire personnelle, un souvenir attaché à une voix.
Autrement dit, la chanson qui vous fait frissonner n'est pas forcément la plus belle du monde. C'est celle que votre cerveau a appris à attendre. La prochaine fois qu'un refrain vous donnera la chair de poule, vous saurez qu'un mécanisme très ancien du vivant se met, pour quelques secondes, au service d'une émotion entièrement humaine.
Sources
- Musical chills: Why they give us thrills, ScienceDaily (janvier 2011)
- Anatomically distinct dopamine release during anticipation and experience of peak emotion to music, Nature Neuroscience (2011), Zatorre Lab, Université McGill
- Dopamine modulates the reward experiences elicited by music, PNAS (2019), PubMed
- Listening to the music you love will make your brain release more dopamine, study finds, PsyPost (février 2019)
- What Happens in the Brain When Music Causes Chills?, Smithsonian Magazine (juin 2016)
Et si on écrivait la vôtre ?
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