David Bowie, Heroes et le Mur de Berlin : le soir où une chanson a traversé le béton
Le 6 juin 1987, David Bowie chante Heroes devant le Reichstag. De l'autre côté du Mur, des Berlinois de l'Est écoutent et chantent avec lui. Récit d'une soirée devenue historique.
Le 6 juin 1987, David Bowie monte sur une scène dressée devant le Reichstag, à Berlin-Ouest. Juste derrière, le Mur. Ce soir-là, une partie de son public se trouve de l'autre côté, invisible. C'est l'histoire d'une chanson qui a traversé un mur, et d'une soirée que Bowie lui-même rangeait parmi les plus fortes de sa vie.
Une chanson née au pied du Mur
Pour comprendre ce concert, il faut remonter dix ans plus tôt. Dans les années 1970, Bowie s'installe à Berlin-Ouest, où il vivra environ trois ans. Il enregistre aux studios Hansa, situés tout près de la frontière, là où les gardes est-allemands avaient ordre de tirer sur quiconque tentait de passer.
C'est là que naît "Heroes", en 1977. Selon le producteur Tony Visconti, cité par le magazine Far Out, la musique a pris forme lors d'improvisations, avant les paroles. Il manquait des couplets à Bowie lorsque Visconti et la choriste Antonia Maass, sortis faire un tour, se sont embrassés près du Mur. Cette image d'un couple qui s'aime à l'ombre d'une frontière armée est devenue le cœur de la chanson.
Trois jours de concerts devant le Reichstag
En juin 1987, Berlin-Ouest accueille le Concert for Berlin, trois jours de concerts en plein air sur la place de la République, devant le Reichstag, du 6 au 8 juin. Bowie, alors en tournée Glass Spider, est la tête d'affiche du premier soir ; les jours suivants accueillent notamment Eurythmics, Genesis et Paul Young.
La scène est si proche du Mur que le son porte jusqu'à Berlin-Est. De l'autre côté, des habitants se rassemblent pour écouter ce qu'ils n'ont pas le droit de voir. Les récits divergent sur leur nombre, de quelques centaines à des dizaines de milliers selon les sources, mais tous s'accordent sur un point : ils chantaient.
Bowie avait pressenti leur présence. Selon Foreign Policy, il a salué depuis la scène ses amis de l'autre côté du Mur. Puis il a joué "Heroes", la chanson écrite dix ans plus tôt dans cette même ville.
« Un double concert »
Des années plus tard, Bowie a raconté cette soirée avec une émotion intacte. Il entendait, disait-il, des milliers de personnes chanter de l'autre côté du Mur. Il a décrit ce moment comme une sorte de double concert, séparé en deux par le béton, et a confié avoir eu les larmes aux yeux. Selon NBC News, il le considérait comme l'une des performances les plus émouvantes de sa carrière.
Côté est, la soirée n'a pas été qu'une communion. Pendant ces journées de concerts, des affrontements ont opposé la police populaire est-allemande aux personnes venues écouter près du Mur, comme le rappelle la notice d'un fonds photographique conservé au Schwules Museum de Berlin. Selon Foreign Policy, des voix se sont élevées après "Heroes" pour réclamer que le Mur tombe.
La semaine suivante, le président américain Ronald Reagan lançait son célèbre appel à abattre le Mur.
Ce qu'une chanson peut, et ce qu'elle ne peut pas
Faut-il en conclure que Bowie a fait tomber le Mur ? Ce serait trop dire. Greg Mitchell, auteur d'un livre sur les évasions sous le Mur, rappelle que sa chute, en novembre 1989, a des causes multiples : les réformes de Mikhaïl Gorbatchev, la pression de Ronald Reagan, l'impéritie du pouvoir est-allemand et le courage des manifestants de l'Est. La musique n'y a joué, selon lui, qu'un petit rôle.
Mais un petit rôle n'est pas un rôle nul. L'année suivante, en 1988, Bruce Springsteen jouait à son tour à Berlin-Est devant plus de 200 000 personnes. S'adressant au public dans un allemand hésitant, il expliquait ne pas être là pour un quelconque gouvernement, mais pour jouer du rock dans l'espoir que les barrières tombent un jour. L'historien allemand Gerd Dietrich, cité par Greg Mitchell, estime que ce concert a nourri le désir de changement.
L'hommage, vingt-neuf ans plus tard
En janvier 2016, au lendemain de la mort de David Bowie, le ministère allemand des Affaires étrangères a publié un message d'adieu sur les réseaux sociaux. Il lui disait au revoir, le plaçait désormais parmi les Heroes, et le remerciait d'avoir aidé à faire tomber le Mur. Le message renvoyait vers une vidéo de la chanson.
Une chanson inspirée par un baiser volé au pied d'une frontière revient, dix ans plus tard, chantée à pleine voix de part et d'autre de cette même frontière. Puis elle devient, aux yeux d'un État, un fragment de son histoire.
Personne ne sait ce que chacun des auditeurs de Berlin-Est a ressenti ce soir de juin 1987. Mais une chose est certaine : pendant quelques minutes, une même chanson a réuni des milliers de personnes qu'un mur prétendait séparer.
Sources
- David Bowie thanked by Germany for helping bring down Berlin Wall, NBC News (janvier 2016)
- Germany to David Bowie: Thank You for Helping to Bring Down the Berlin Wall, Foreign Policy (janvier 2016)
- Germany credits Bowie with helping to bring down Berlin Wall, The Peninsula (janvier 2016)
- Fonds Petra Gall, David Bowie au Concert for Berlin du 6 juin 1987, Schwules Museum, museum-digital Berlin
- When David Bowie brought down the Berlin Wall, Far Out Magazine
- Did Bowie and Springsteen Help Bring Down the Berlin Wall?, Greg Mitchell
Et si on écrivait la vôtre ?
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