Pourquoi une chanson reste coincée dans votre tête : ce que dit la science des vers d'oreille
Plus de neuf personnes sur dix ont au moins une fois par semaine un refrain qui tourne en boucle. Une étude menée auprès de 3 000 personnes a dressé le portrait type de ces airs qui collent.
Vous sortez d'un magasin, d'une voiture, d'une soirée, et un refrain s'installe. Il tourne en boucle sous la douche, pendant la vaisselle, au moment de vous endormir. Les Allemands ont un mot pour cela, Ohrwurm, littéralement le « ver d'oreille », repris en anglais sous la forme earworm. Les psychologues parlent plus sobrement d'imagerie musicale involontaire. Depuis une quinzaine d'années, plusieurs équipes de recherche britanniques ont décidé de prendre ce phénomène très au sérieux.
Un phénomène presque universel
Selon un sondage cité par l'Université de Reading en 2015, plus de 90 % des personnes déclarent avoir une chanson coincée dans la tête au moins une fois par semaine. La plupart de ces épisodes ne durent que quelques minutes, mais certains peuvent persister deux ou trois jours. Environ 15 % des personnes interrogées les qualifient de dérangeants.
Les travaux menés à Reading en 2009 suggéraient que presque n'importe quelle chanson pouvait devenir un ver d'oreille. Une étude de Goldsmiths, à Londres, a ensuite montré en 2012 que l'expérience varie beaucoup d'une personne à l'autre. Une question restait ouverte : certaines mélodies ont-elles plus de chances que d'autres de rester accrochées ?
Trois mille personnes et leurs refrains obsédants
Pour y répondre, Kelly Jakubowski, qui a mené ce travail pendant son doctorat à Goldsmiths, Université de Londres, avec ses collègues Sebastian Finkel, de l'Université de Tübingen, Lauren Stewart et Daniel Müllensiefen ont interrogé 3 000 personnes entre 2010 et 2013. Chaque participant devait citer les chansons qui lui restaient le plus souvent en tête. Leurs résultats ont été publiés en novembre 2016 dans la revue Psychology of Aesthetics, Creativity and the Arts, éditée par l'Association américaine de psychologie.
Les chercheurs ont comparé les chansons citées comme vers d'oreille à d'autres titres jamais mentionnés, mais aussi populaires et aussi récents dans les classements britanniques. L'analyse s'est limitée à la pop, au rock, au rap et au rhythm and blues.
Le portrait type d'un air qui colle
Trois caractéristiques ressortent. D'abord, le tempo : les vers d'oreille sont en moyenne plus rapides. Ensuite, la forme générale de la mélodie, que les musicologues appellent le contour. Les chansons qui collent suivent plus souvent un dessin très courant dans la musique populaire occidentale, comme celui de la comptine Twinkle, Twinkle, Little Star, connue en France sur l'air de Ah ! vous dirai-je, maman : une première phrase qui monte, une seconde qui redescend.
Enfin, et c'est le point le plus subtil, ces mélodies combinent ce cadre familier avec des intervalles inhabituels, des sauts inattendus ou des notes répétées plus souvent que dans une chanson pop ordinaire. Les chercheurs citent les riffs de Smoke on the Water de Deep Purple et de Moves Like Jagger de Maroon 5, ou encore certains passages instrumentaux de My Sharona de The Knack et de In the Mood de Glenn Miller.
En somme, un ver d'oreille serait une mélodie facile à retenir, mais qui garde un petit détail capable de surprendre. Kelly Jakubowski résume ainsi la conclusion : il est possible, dans une certaine mesure, de prédire quelles chansons vont rester coincées dans la tête des gens à partir de leur seul contenu mélodique.
Le palmarès des refrains tenaces
L'étude a également produit un classement des titres les plus souvent cités. En tête figure Bad Romance de Lady Gaga, suivie de Can't Get You Out of My Head de Kylie Minogue, puis de Don't Stop Believin' de Journey. Plus loin apparaissent Bohemian Rhapsody de Queen et deux autres titres de Lady Gaga, Alejandro et Poker Face.
Les chercheurs ont aussi confirmé ce que l'intuition laissait deviner : plus un titre passe à la radio, plus il a de chances de devenir obsédant. Et le phénomène surgit surtout quand l'esprit n'est pas très occupé, pendant une tâche ménagère, une promenade ou une douche. Kelly Jakubowski parle joliment d'un « économiseur d'écran musical privé ».
Et le chewing-gum dans tout cela ?
Une autre équipe s'est intéressée à la manière de faire taire ces boucles. À l'Université de Reading, Phil Beaman et ses collègues ont mené une expérience auprès de 98 volontaires, publiée en 2015 dans le Quarterly Journal of Experimental Psychology. Après avoir écouté Payphone de Maroon 5 ou Play Hard de David Guetta, les participants devaient éviter de penser à la chanson pendant trois minutes et appuyer sur une touche à chaque fois qu'elle revenait.
Résultat : ceux qui mâchaient un chewing-gum entendaient intérieurement le morceau environ un tiers de fois moins souvent que dans les autres conditions, y compris quand ils tapotaient des doigts. L'hypothèse avancée par les chercheurs : mobiliser la mâchoire perturberait la « parole intérieure », ce petit chant silencieux qui accompagne l'imagination musicale.
Une mémoire qui chante toute seule
Le cerveau ne se contente pas d'écouter la musique : il la garde, la rejoue et la fredonne sans demander la permission. Un refrain qui revient sans prévenir est souvent la preuve qu'une chanson a trouvé sa place quelque part en vous. Parfois agaçant, ce retour dit surtout qu'elle compte.
Sources
- Psychologists Identify Key Characteristics of Earworms, American Psychological Association (novembre 2016)
- Scientists find key to writing catchy pop hits, Goldsmiths, University of London (novembre 2016)
- New research shows chewing gum could remove that stuck record in your head, Medical Xpress (avril 2015)
Et si on écrivait la vôtre ?
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