Le Journal

Hallelujah, la chanson refusée qui a mis des années à trouver sa voix

12 octobre 2026 · 4 min de lecture

Des carnets de couplets, un album jugé indigne de sortir, puis John Cale, Jeff Buckley et Shrek : retour sur le long chemin de la chanson de Leonard Cohen.

Aujourd'hui, Hallelujah passe pour une évidence. Elle accompagne des mariages, des enterrements, des finales de télé-crochet et des films d'animation. Il est difficile d'imaginer qu'elle a d'abord été une chanson longuement travaillée, puis refusée, puis presque oubliée. C'est pourtant son histoire.

Des carnets entiers pour une seule chanson

Leonard Cohen n'était pas un auteur rapide, et Hallelujah en est l'exemple le plus célèbre. Les récits divergent sur la durée exacte du travail. Le magazine NME parle de plus de deux ans ; Mental Floss évoque cinq années et quelque 80 brouillons, avec un début d'écriture à la fin des années 1970. Le site des Grammy Awards rapporte que Cohen a rempli deux carnets et écrit plus de 80 couplets avant d'en retenir quelques-uns.

Cohen lui-même a entretenu le flou. Selon NME, il a dit à Bob Dylan qu'il lui avait fallu deux ans, avant de reconnaître avoir menti : il avait honte de dire combien de temps cela lui avait réellement pris.

Les premières versions étaient chargées de références bibliques. Au fil des réécritures, ces références se sont éloignées, et Cohen a fini par chanter sur scène, à partir de la fin des années 1980, une version qu'il qualifiait lui-même de plus « séculière », avec des couplets en grande partie différents.

Un album jugé indigne de sortir

La chanson paraît en 1984 sur l'album Various Positions, reléguée sur la face B. La suite ressemble à un contresens historique : la maison de disques américaine de Cohen juge l'album impropre à la sortie. D'après Mental Floss, le patron de CBS Records, Walter Yetnikoff, aurait même dit à Cohen que la maison ne savait pas s'il était bon. Aux États-Unis, Various Positions finit par sortir en 1985 sur un petit label indépendant.

À ce moment-là, rien ne laisse deviner l'avenir de la chanson. Quelques artistes la remarquent pourtant. Bob Dylan, notamment, la chante en concert ; NME mentionne une interprétation au Forum de Montréal en 1988.

Quinze pages de couplets pour John Cale

Le tournant arrive en 1991. Pour l'album hommage I'm Your Fan, John Cale, ancien membre du Velvet Underground, veut enregistrer Hallelujah. Il demande les paroles à Cohen, qui lui envoie, selon les sources, une quinzaine de pages ou de couplets tirés de ses carnets. Cale fait son choix, retient cinq couplets et construit une version dépouillée. C'est cette architecture, et non celle de Cohen, que la plupart des gens connaissent aujourd'hui.

Jeff Buckley, puis le grand public

Un jeune chanteur entend la version de Cale : Jeff Buckley. Il en tire sa propre interprétation, qu'il enregistre en 1994 sur Grace, le seul album studio qu'il publiera de son vivant. Buckley meurt en 1997. Sa version devient avec les années l'une des plus célèbres.

En 2001, la chanson franchit une autre frontière avec Shrek. Le film utilise la version de John Cale, tandis que l'album de la bande originale propose celle de Rufus Wainwright. Selon NME, Wainwright avait vu Buckley chanter le morceau, adolescent, dans un café new-yorkais.

À partir de là, les reprises se multiplient. NME en recensait plus de 170 en 2008. Cette même année, la version d'Alexandra Burke, gagnante de The X Factor au Royaume-Uni, est téléchargée 105 000 fois dès son premier jour, un record européen d'après Mental Floss. En 2009, après l'utilisation de la chanson dans le film Watchmen, Cohen se dit même d'accord avec un critique qui réclamait un moratoire sur les reprises.

Le retour de l'auteur

Le 7 novembre 2016, Leonard Cohen meurt à 82 ans. Dans les jours qui suivent, sa propre version de Hallelujah entre pour la première fois au Billboard Hot 100. Il aura fallu plus de trente ans pour que l'enregistrement original de la chanson figure dans ce classement.

Le journaliste Alan Light, ancien rédacteur en chef de Vibe et de Spin, a consacré un livre entier à cette trajectoire, The Holy or the Broken. Il résume la singularité du parcours auprès des Grammy Awards : la chanson a mis 15 à 20 ans à trouver sa place.

Ce que raconte cette histoire

Hallelujah rappelle qu'une chanson ne vit pas seulement de sa première version. Elle a été retravaillée pendant des années, refusée par ceux qui devaient la défendre, sauvée par un autre artiste qui en a retenu quelques couplets, puis portée par des voix successives, chacune y projetant sa propre histoire. Son auteur lui-même en a fait évoluer les couplets sur scène.

Il y a peut-être là une leçon pour toutes les chansons qui comptent dans une vie : leur force ne tient pas à la perfection du premier jet, mais à ce que d'autres en font, et à ceux qui décident de la chanter à nouveau.

Sources

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